Présentation

Comité éditorial : Camille Videcoq, Marie Gabreau, Luc Jeand’heur, Luc Lacortiglia, Gaëlle Lacortiglia et Laurent Tainturier. Graphisme : Julien Levy

The Stranger’s Path emprunte son nom au titre original d’un texte écrit par le géographe américain John Brinckerhoff Jackson, initialement publié à l’automne 1957 dans le n°7 de la revue Landscape.

Pour s’en tenir à la formule la plus simple, on traduira The Stranger’s Path par le Chemin de l’Etranger, en conservant les majuscules indiquant qu’il est le nom d’une entité abstraite qui s’actualise dans une multitude de réalités inscrites dans des espaces et des temps spécifiques, dans des expériences particulières.

Le Chemin de l’Etranger affirmé par Jackson est une hypothèse et un parti pris, un argument plus dramaturgique que logique qui donne l’amorce à une réflexion sur ce qui constitue l’urbanité, sur l’interaction qui s’opère entre la structure matérielle d’une ville, la forme et la masse de ses bâtiments, la disposition de ses rues et de ses places, et la vie qui s’y déroule, qui la traverse. C’est une invitation à appréhender la ville non pas comme l’imaginent ses résidents ou ceux qui en établissent les plans, mais du point de vue de l’extérieur, depuis la rue. Cette ville qui se dessine au gré du parcours tracé par le visiteur de passage, guidé par l’urgence des affaires ou du divertissement, n’est attachée à aucune coordonnée géographique ni aucun nom particulier. Le récit typologique des quartiers traversés construit l’image d’une ville se métamorphosant au rythme des transitions fluides ou brutales d’une architecture à l’autre, d’une scène à l’autre de la vie urbaine. Il ne s’agit pas de présenter un modèle universel de la ville conçue comme une structure inerte, mais au contraire d’en saisir la teneur sociale et culturelle dans ses manifestations les plus concrètes : le Chemin de l’Etranger trace ainsi les linéaments d’une méthode expérimentale d’analyse urbaine, pragmatique et cinétique, qui adopte le regard orienté de l’étranger pour opérer une percée singulière et construire un aperçu des multiples intentionnalités et pratiques concomitantes qui configurent chaque ville.

À plus de cinquante ans de distance, la lecture de ce texte suscite l’envie de le remettre en circulation, de le traduire et de le diffuser. Mais c’est sans oublier qu’il appartient à un contexte historique et culturel dont il porte la patine. À l’époque où il a initialement été publié, on célèbre la promesse de l’American Way of Life suburbain – en éludant son revers, la déshérence des centres urbains paupérisés. Suivre le Chemin de l’Etranger revenait pour Jackson à formuler une perspective dissidente, se démarquant en même temps du dogme du confort domestique et de l’idéal moderniste de la ville-machine, pour envisager avec une distance toujours dépourvue de nostalgie les premières manifestations d’un modèle qui, après avoir transfiguré le paysage américain, s’est largement imposé au-delà des océans. De cette histoire qui s’amorce alors, on connaît les évolutions ultérieures, et, si on peut lire dans ce texte un jugement sans concession sur le « mall », ce nouveau concept de grand centre commercial qui vient de voir le jour à Détroit, on sait qu’il est aujourd’hui devenu le paradigme de nos centre-villes piétonniers. De même, au-delà de la figure de l’étranger selon Jackson, qui est en fait moins un touriste qu’un voyageur solitaire ou un travailleur itinérant, nous en venons à penser à toutes ces autres manières d’être des étrangers dans une ville.

Pour relancer l’hypothèse, on se propose donc de déplacer ce Chemin de l’Etranger dans un nouveau contexte comme on introduit dans un milieu donné une entité exogène avec la curiosité de voir ce que cela pourra générer. Ainsi, véhiculé par la forme de l’affiche qui est aussi le cahier d’un livre hypothétique disséminé dans le temps et dans l’espace, The Stranger’s Path devient un titre double, celui du texte de Jackson publié en douze épisodes, et celui du projet éditorial qu’il a initié. Ce texte venu d’ailleurs en est le fil rouge et s’y trouve à chaque étape associé à une image ou une contribution d’un artiste invité et à d’autres textes de natures et de tonalités diverses, en extraits ou in extenso, théoriques, fictionnels, conceptuels ou ready-made, générant des résonances ou accentuant des dissonances, esquissant de nouvelles pistes. Si c’est dans une ville en particulier que cet objet vient s’immiscer, il contourne le boulevard des discours sur l’exemplarité de l’exception Marseillaise, pour préférer des itinéraires plus étranges puisqu’il s’agit ici ou ailleurs de s’aventurer dans The Stranger’s Path.